Mémoires d’outre-songe

La marge me sied mal, l’apocalypse m’ira peut-être mieux, ou vice versa.

9 février 2012

18. Projet « Les Amazones »

   Il y a de cela fort longtemps, quand les idoles furent sacrifiées, les statues tombèrent avec fracas. Dans un cirque médiatique grandiose, tous les pays s’arrachèrent à gros prix les images télévisuelles et journalistiques de la chute post-capitaliste. Les génocides abominables, les rébellions et les guerres sans nom eurent raison de l’Empire du béton et de ses géants, ses affres intestines l’attaquèrent de l’intérieur telles des pyrites.
   Plus tard vinrent les mères fondatrices. Et notre création collective se fit dans le sang et la magie. Rien de nouveau sous le Soleil. L’existence est fondamentalement sale.
   Parmi ces innombrables images, le clan se souvient d’Apo... [lire la suite]

20 janvier 2012

17. Le dico de Princesse Apo


Josée Marcotte, La Petite Apocalypse Illustrée, Publie.net (Décentrements), 2012, 98 p.

Description

 

On l’avait vue se profiler dans le premier ouvrage de Josée Marcotte : la Princesse Apocalypse, sorte de double opposé de Marge, « femme vindicative, sèche, qui se voudrait de bois, morte comme l’arbre debout, à l’image du métier à tisser des Parques, qui choisit de gouverner le pays plutôt qu’elle-même », lit-on sur le blog Mémoire d’outre-songe qui lui est consacré. Comme Marge, Apocalypse est un être de langage, une mégalo-fiction enroulée sur elle-même. Si le vindicatif était un temps de verbe, il s’appellerait Apocalypse… Pas étonnant alors que le texte prenne la forme d’un dictionnaire, dans la tradition humoristique héritée de Flaubert. On apprendra ainsi ce qu’est une « anacoluthe ulcéreuse » ou le sens de la « margitude ». Tout le lexique de l’univers déjanté de Josée Marcotte, en un seul ouvrage enrichi d’illustrations couleur!

Mahigan Lepage

13 janvier 2012

16. Ce qui dort

Longtemps, j'ai eu peur sans objet. J'ai peur des écrits qui dorment. À la fin de l'adolescence, j'ai rédigé un recueil de plus de 160 poèmes en prose. Je ne me résous pas à m'en débarrasser, le brûler, le déchiqueter, le jeter. Je ne peux rien en faire. Inutile. Rien à récupérer là-dedans. Ne sert à rien. Pourquoi cet attachement? Aujourd'hui, dans l'adulterie, chaque chose devrait servir : performance, espace, rentabilité. Au Collège, j'ai voulu apprendre des langues dont je n'aurais jamais à me servir. On m'a enseigné l'espagnol et l'allemand. À l'Université, l'italien. J'ai des langues qui dorment en moi. Qui ne servent à rien. Je ne sais pas pourquoi, ce besoin. C'est inutile et c'est beau. Je voulais apprendre la langue elfique de Tolkien, mais je ne l'ai pas fait. J'ai peur des langues apprises puis atrophiées par le sommeil, j'ai peur de mes vieux journaux intimes. Pourtant, je continue à en rédiger des nouveaux. Mais j'ai besoin. J'aime élaborer des dictionnaires, me vacarmer de mots nouveaux, d'imachination, de mots-valises, qui ne serviront assurément jamais. J'accueille la beauté luxueuse de l'inutile, mais le sommeil m'affole.
Tout ce qui dort me fait peur.

5 janvier 2012

15. Notes de langue (II)

L’enfer, c’est pas si mal. B. Scott

accoutumé à langue de qui se tait, avoir désiré langue bruyante à faire trembler les murs, langue verrue en avoir recopié les éclats sur le béton des murs, le carton des classeurs, le jean des blousons – quelques-uns autour iraient jusqu’au tatouage, lèvres serrées gratteraient la peau de l’avant-bras, aller-retour de l’aiguille encre qui coule, se mêle au sang, inscriraient en lettres bâton que BORN TO LOSE LIVE TO WIN

c’était langue radicale de qui debout dans le chaos, de qui retour des tempêtes, tous ces familiers des grandes routes

avoir longtemps confondu langue et pâte sonore qui la portait – cadence batterie où délivrer le trop plein d’énergie et d’angoisse, bourdon basses lourdes pour secouer nos ventres froids, saturation que réclamaient nos gorges trop timides, distorsions nos corps écartelés jamais brisés

encore rêver d’une langue charroi où tout en rythme ce qui en dedans

Michel Brosseau

 *

Vases communicants de janvier 2012 accueillant Michel Brosseau. Merci à ce dernier de me recevoir chez lui, À chat perché, avec le texte Mots. Plaisir de rediscuter langue, une poursuite de la réflexion de novembre dernier; à continuer? On peut suivre les multiples échanges via Liminaire|scoop.it.

27 décembre 2011

14. Langue de boeuf (tu nous as quitté aujourd'hui)

Au moment où j’écris ces quelques mots, ma grand-mère paternelle est à l’hôpital et n’avale plus rien depuis une dizaine de jours. Une question de temps. Avant qu’elle ne rejoigne grand-père. On lui humecte les lèvres à l’aide d’un coton-tige, un peu. Et la langue.
 
C’est elle qui m’a fait manger de la langue. Épouse d’un cultivateur et cuisinière d’une soupe légendaire, elle m’a fait avaler de la langue avant même que je sache ce que c’était. Et c’était bon. J’avalais et j’aimais, avant même de savoir que c’était une langue. Une langue de bœuf. Et c’était bon.

Quand on partagea le Secret avec moi, vers mes cinq ou six ans, je pense, je ne sais plus, le mal était déjà fait (ou le bien, ou plutôt les deux). Le mot ne changea strictement rien au goût. C’était mou, c’était filandreux. Et c’était bon. La langue de l’animal sur la mienne, je mordais et remâchais l’organe sacrifié. Point de mystère. Accessible. Comestible. Dorénavant en moi. Chutant dans mon estomac. C’était une viande comme une autre. Une parole des sept tonnerres comme une autre. Et c’était bon.

La désacralisation de la langue et du langage se fit en bas âge. Accompagnée d’un plaisir immense du palais et de la langue, dans tous les sens du terme. Pourquoi me limiter à cette partie du corps? J’avalai du cœur de chevreuil et du foie de lapin… Seul l’Homme m’était défendu. J’étais non pas l’avalée des avalées (ça, c’était plus tard), mais l’avaleuse des avaleuses. Et c’était bon.

La langue de l’animal était en moi. Digérée. Combinée à ma chair. Et je commençai à créer des mots farfelus, me croyant investie d’un pouvoir. Toute ivresse pousse à l’invention. L’aventure débuta dans la bouche. Et c’était bon. Le langage était mou, était filandreux. Mon tissu à remâcher.

Aimer, c’est aussi inventer.
Mamie, j’aime encore la langue, mais je n’en mange plus.
Parce que je ne sais pas la cuisiner comme toi.
T’aimer, c’est aussi t’inventer. Je continuerai à t’inventer. Au revoir.

Josée Marcotte, le 31 octobre 2011

6 décembre 2011

13. Réponse à Vigneault

Mon pays ce n'est pas un pays, c'est hier
Mon jardin ce n'est pas un jardin, c'est la terre
Mon chemin ce n'est pas un chemin, c'est demain
Mon pays ce n'est pas un pays, c'est hier

Sur mon papier blanc je dis
Que la neige au rire se marie
Dans mon pays de poudrerires
Mon poète a fait bâtir maison
Et je m'en vais être fidèle
À sa manière à son modèle
La chambre d'amis sera celle
où j’accueillerai tous les bouffons
Pour me bâtir en marge d'elle

Mon pays ce n'est pas un pays, c'est hier
Mon refrain ce n'est pas un refrain, c'est un nain
Ma maison ce n'est pas ma maison, c'est parlure
Mon pays ce n'est pas un pays, c'est la haine

À mon grand pays sage d’hier
Je crie que je vais me taire
À tous les hommes de la terre
Ma contradiction c'est votre maison
Entre mes murs il y a de la place
Je mets votre temps dans mon espace
À préparer mon écrit et même rire de ma trace
Pour les humains déchirant l'horizon
Et les humains sont de ma trace

Mon pays ce n'est pas un pays, c'est hier
Mon nombril ce n'est pas un nombril, c'est la terre
Mon rire ce n'est pas un sourire, c'est ma peine
Mon chemin ce n'est pas un chemin, c'est ma haine

Mon pays ce n'est pas un pays, c'est pervers
Mon paysage noir sur blanc, c’est l’écrit
Ma chanson n'est pas invective, c'est ma haine
C'est impertinence à ne pas pouvoir posséder mon hier

3 novembre 2011

12. Notes de langue

Dresser une liste n’apporterait guère. Ils feraient quoi comme ça, isolés. Et pas des mots pour la page ou l’écran. Des mots pour la bouche. Gamin, les reconnaître à l’oreille. À la charge d’accent qu’ils enfermaient, déclenchaient. Des mots matière, des mots pâte, vu la place qu’ils tenaient, prenaient en bouche. Échappaient au linéaire de l’écrit, à la fragilité des lettres les unes derrière les autres, alignées et sages comme on avait appris à l’être à l’école, claires et ordonnées. Là les sons s’entrechoquaient, débordaient, syllabes fusionnaient, se chevauchaient, se coupaient. C’était langue pleine mais déjà morte. Des rejets seulement. Mots d’un monde en sursis. C’était mots de la terre et des outils pour la remuer, mots du temps qu’il fait, des nuances de pluie et de brouillard.
Gamin, c’était marqueur social. Quand prononcer dans la cour de l’école des mots inconnus de celui à qui on s’adressait. Inconnus parce que dans l’histoire familiale le chemin vers l’usine s’était fait plus tôt. Coupé plus tôt le lien à la terre et au passé. Ressentie plus fort la nécessité d’expurger et niveler jusqu’à la langue. De parler la langue du transistor et du poste de télé. Par là aussi que passait l’accès à une soi disant modernité. Sentiment qu’avançaient masqués, tronqués, gonflés de renoncement : s’étaient privés de leur langue pour gagner sentiment d’appartenance et vague prétention de distinction. Ironie du sort, venaient frapper aux portes d’un monde du seul et de l’uniforme…
En raison de ce qui précède, avoir longtemps appelé mots maison ce qui, en réalité, constituait les vestiges d’une langue.
Avoir eu confirmation plus tard, en lisant L’Aventure des langues en Occident d’Henriette Walter, qu’une langue gisait là, autre, et surprise d’y découvrir l’existence d’une voyelle supplémentaire.
Langue et géographie imaginaire, pour ne pas dire fantasmée. Langue d’une zone frontière, entre angevin, poitevin et gallo. S’ancrer dans un lieu qui se caractérise par son indétermination. Tout à la fois zone frontière et douée d’une grande capacité à la fermeture sur soi. D’une géographie imaginaire à l’image de soi.
Marches de Bretagne ; là-bas sur les rives de l’Atlantique l’identité était forte. Une langue ancienne y survivait (c’était du moins ce qu’on voulait croire).
Val de Loire ; l’une de mes  grands-mères, d’ascendance vendéenne, disait qu’on y parlait le meilleur des Français : à l’imaginaire de coulée et d’ouverture que représentait le fleuve s’associait une langue vaguement littéraire. La prétendue vraie langue était ailleurs. L’école saura prendre soin d’ancrer le cliché. De là peut-être qu’associer les mots au voyage et au départ, sinon à la rupture, et percevoir la langue comme une juxtaposition de territoires.

Michel Brosseau

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Vase communicant de novembre accueillant Michel Brosseau. Merci à ce dernier de me recevoir chez lui, À chat perché, avec Langue de bœuf. Ce sera un plaisir de rediscuter langue; c'est déjà un rendez-vous en janvier 2012 pour continuer la réflexion. On peut suivre les multiples échanges via Liminaire|scoop.it.

20 octobre 2011

11. Feuilleton

Non pas cette « ignoble filière du feuilleton », désignée ainsi par Chateaubriand, mais plutôt cette « revanche » singulière, une posture au monde rappelant celle de Balzac aux débuts de la société de consommation, telle que décrite par Pierre Yergeau dans Du virtuel à la romance.

Dès le seuil, j'ai su que ma tâche était de celle que l'on rencontrait dans les feuilletons.

Et ma vie non pas solitaire, parce que masse verbeuse, rêveuse, poétique, marchait au travers de ce monde de réalités, d'édificile, de catastrophes, de Fiction Ass, de tumulte, d'anacoluthes ulcéreuses, de bruit poussant au branle-bassement. En dedans et à côté, toucher de partout et passer outre, par-delà tous ces vingtièmes siècles que je tentais de saisir, d'esquisser en vain le bond en avant qui accélérerait la chute.